Dans le caveau de Christian

La rencontre avec Christian dans son caveau est d’abord celle avec un homme pragmatique et réfléchi, mobilisé à plein temps par la gestion de son domaine viticole : un brin méfiant de prime abord, il accepte de nous proposer une rencontre de deux heures… casse-croûte compris ! Mais Christian, qui se prend au jeu, change peu à peu de visage au fil des trois bonnes heures que nous passons en sa présence : derrière sa bonne gestion de l’entreprise et ses connaissances techniques pointues se trouve un profond attachement à la signification de son métier. Presque lyrique, il nous laisse repartir avec une belle conclusion :

« Il faut respecter l’humain et la terre ; la terre, elle nous a donné un métier, elle nous a donné du travail… et un épanouissement ! ».

Christian n’est pas un vigneron berrichon de souche, enraciné dans le Reuilly aussi profondément que ses vignes. Son père, ingénieur agronome allemand, ne trouvait pas de lieu pour s’installer dans son pays natal au lendemain de la guerre. C’est le Berry qui a été une terre d’accueil pour lui et sa femme, terre où ils se sont toujours sentis chez eux. « Le Berrichon n’aime pas l’exubérance… mais il est très accueillant ! ». Christian est donc issu d’une famille d’agriculteurs berrichons d’adoption ; mais rien à voir avec le raisin ! À la suite de son père, il s’est d’abord lancé dans l’élevage de pigeons et de truites et la culture de céréales.

Entre Alsace et Reuilly, mon coeur balance

L’histoire du Reuilly de Christian, elle est venue plus tard. « Ce qui caractérise la ruralité, c’est de temporiser les choses ». C’est donc une histoire qui a pris son temps, une histoire en passerelle entre les collines berrichonnes de la ferme de Christian et le vignoble familial de Bénédicte, sa femme, en Alsace. Après une rencontre en Corse, le couple fait la navette entre les deux régions pendant quatre ans, jusqu’à en avoir plein les pattes : à un moment, « il faut décider où faire son nid ».

Mais justement, comment décider ? Le choix du lieu d’atterrissage se fait de façon réfléchie, sans coup de tête : en Alsace, point de terres à défricher pour s’installer, seule la reprise du domaine familiale est possible… Dans le Berry tout est à construire ; mais justement « ici, on peut modeler les choses ».

Alors comme aux portes de l’exploitation de Christian se trouve le vignoble de Reuilly, en pleine recherche de jeunes prêts à relancer le vignoble, le compromis est vite trouvé : avec Bénédicte comme caution du savoir-faire viticole et Christian comme garant de l’attache au terroir, le couple décide de partir de zéro « en grandissant avec les plantations » des trois cépages clés du Reuilly, le pinot blanc, le pinot gris, et le sauvignon.

Pas si dépaysé, finalement ! Certes, le sauvignon n’est pas très alsacien, mais pinot noir et pinot gris sont plutôt familiers. Pour Christian, il existe d’ailleurs d’autres similitudes entre Reuilly et Alsace : les vins sont élégants, pas charpentés : un « plaisir léger » ! Pour achever de permettre une transition en douceur, le Reuilly est, comme en Alsace, un vin de cépage : on fait le vin blanc avec du sauvignon, le rouge avec le pinot noir et le rosé avec le pinot gris.

Pas facile de débuter !

Même si on est jeune, plein d’énergie et pas complètement dépourvu d’expérience, construire un vignoble de zéro n’est pas une gageure… Pour leur première année, les jeunes pieds de vigne ont subi la canicule de 2003 : pas de récolte ! L’année suivante, c’est la vinification qui a été semée d’embûches : récolté un peu trop tôt, trop calqué sur leurs connaissances alsaciennes, c’est un vin trop acide aux arômes de poivrons qui n’avait pas grand chose à voir avec du Reuilly qu’ils ont fabriqué ! Ça a de quoi « remuer un bonhomme »…

Le couple a fait du chemin depuis ; en dégustant les différents vins qu’il confectionne maintenant – délicieusement dépourvus de tout arôme de légume – Christian s’anime en entrant dans les détails techniques. Il détaille avec plaisir la complexité des deux maturités à surveiller – celle des arômes et celle du sucre et de l’acidité-, les légumineuses et crucifères semés un rang sur deux dans la vigne, la maturation en fût qu’ils sont en train d’expérimenter dans leur chai collectif…  Et promis, Christian prend le soin de goûter son raisin avant de vendanger et pouvoir étaler les récoles en fonction de la maturité de chaque parcelle : arômes, sucre et acidité se mêlent maintenant à merveille pour former le délicat vin blanc de Reuilly du domaine.

Ces premiers tâtonnements passés, le discours éclairé de Christian montre qu’il est désormais déterminé dans ses choix. Convaincu que pour avancer sereinement, il faut avoir une « clarté de vision de ce qu’on aime », tant en matière de vins que de style de vie, il a fait ses choix : « un produit simple, bon, et rémunérateur », et du temps pour sa famille. D’ailleurs, cette fois il doit vraiment nous laisser : le spectacle à l’école des enfants va commencer !

Et avec ça, qu'est-ce qu'on mange ?

Savoir quoi servir avec un Reuilly, qu’il soit blanc, rosé ou rouge, n’est pas chose aisée, tant le choix est large : pour le gris, Bénédicte nous oriente d’abord vers l’apéritif puis ajoute qu’il accompagne très bien les entrées, les grillades, la salade… pour finir par dire que finalement « le spectre du gris est extraordinaire, il peut accompagner tout le repas, même un dessert avec des fruits ».

Vous avez le choix, donc ! Marie, elle, a décidé de nous préparer des lumas, une autre spécialité berrichonne ! Mais avant, un peu d'histoire... !

 
Marie nous a concocté des pommes de terres farcies aux lumas

Imprimez la recette !

Un peu d'histoire : Le vin, reflet des inégalités entre les femmes et les hommes en France ?

Loin d’être un spécialiste de l’histoire du monde vitivinicole français, je souhaite vous faire partager ici ce qui m’intéresse particulièrement dans cette production agricole. Le vin rassemble pour moi un faisceau de symbole que je rapprocherai des thématiques de l’égalité entre les femmes et les hommes : fluide, vaporeux, mystique, objet religieux et d’ivresse, ancré dans l’histoire française…. En d’autres termes, la production de vin symbolise à mes yeux la conception de l’(in)égalité qui existe aujourd’hui entre les femmes et les hommes dans la France d’aujourd’hui.

J’ai découvert le monde vitivinicole sur le tard, et il m’a particulièrement intéressé, sociologiquement parlant. C’est en effet une des filières agricoles les plus puissantes en France, tant économiquement que politiquement. Loin des productions dites « féminisées », comme l’élevage caprin ou le maraichage, la filière vitivinicole fait partie des filières agricoles traditionnellement masculines. C’est un excellent terrain de récolte de données pour moi pour comprendre comment les équilibres de genre se sont distribués au cours de l’histoire récente jusqu’à nos jours, et dans quelles mesures l’égalité de genre est encore aujourd’hui non atteignable en lien à des freins.

En termes de chiffres en lien à l’égalité professionnelle femmes-hommes, la filière vitivinicole, selon le recensement agricole français de 2010, est la 3e filière la plus féminisée en termes de nombre de cheffes d’exploitations de moins de 40 ans (23%), derrière le maraichage et l’élevage caprin. On pourrait dire que l’égalité est bien plus avancée dans cette filière que dans d’autres. Certain.e.s me diront que « l’égalité est déjà là », ou « qu’on a fait de réels progrès ». Je leur répondrai qu’à certains niveaux, oui, l’égalité (dans les textes de lois par exemple) est là, et que oui des progrès importants ont été faits (depuis 1985, une femme seule, sans attache maritale, peut être cheffe d’exploitation agricole seule sur son exploitation). Pour autant, derrière des chiffres d’augmentation du nombre de femmes chefs d’exploitation viticoles de moins de 40 ans (+3% entre 2000 et 2010), leur couverture médiatique de plus en plus importante, sur le terrain, je trouve que les choses changent sociologiquement encore très doucement…

Ce sont mes enquêtes de terrain réalisés dans le vignoble du Beaujolais et mon travail réalisé pendant 4 ans au sein de la fonction publique agricole pour le compte de la filière vitivinicole qui m’ont amené à voir en quoi l’organisation du travail et la répartition du pouvoir se divisent encore aujourd’hui de manières inégales entre les femmes et les hommes. L’objet de la thèse que je débute* est de clarifier et de mettre en interaction ces différents freins pour mieux chercher à les déconstruire. Je m’intéresse ainsi à l’ensemble des mécanismes mis en jeu dans ce j’appelle « le générateur des inégalités ». Je vois en effet l’égalité actuelle F-H comme un produit issu de la dégradation d’une source d’énergie potentielle (à savoir, l’égalité parfaite entre les femmes et les hommes) par plusieurs mécanismes : techniques, politiques, économiques, sociologiques, psychologiques.

Sans rentrer plus loin dans les détails, je vous propose trois exemples de freins que j’ai déjà eu l’occasion de rencontrer et qui m’ont particulièrement frappé.

Un premier exemple intéressant est la comparaison régionale du pourcentage de femmes chefs d’exploitation viticole, entre celui le plus bas (Beaujolais, 11%) et celui le plus élevé (Champagne, 34%). J’émets l’hypothèse que plus la rentabilité est importante plus la proportion de femmes ayant le statut de cheffes d’exploitation est importante. Pour aller dans le sens de cette hypothèse, j’ai rencontré beaucoup d’exploitations en Beaujolais où l’épouse devait retrouver un travail à l’extérieur et ainsi abandonner leur statut agricole du fait de la crise de mévente que subissait le vignoble en 2012. Selon cette hypothèse, le frein à l’égalité femmes-hommes prend la forme d’un frein économique entrainant des difficultés d’obtention ou de conservation d’un revenu et un statut professionnel agricoles.

Un deuxième exemple qui m’a interpellé est lié à la caractéristique physique de l’implantation des vignes en Beaujolais : en pente sur des côteaux. Le passage de tracteur implique alors une gestion du risque de « retournement ». Quand j’évoquais avec les vigneron.ne.s pourquoi les femmes ne montaient pas sur le tracteur, la réponse étaient souvent « ça doit être mieux chez les céréaliers », c’est à dire « parce que c’est plat » (Quand on interroge les céréalier.ère.s sur le même sujet, ils.elles disent « c’est surtout la mécanique qui ne les intéresse pas » ). La peur de se retourner en tracteur constitue ainsi un frein technique liée au mode d’implantation des vignes.

Un dernier exemple, celui que je préfère peut-être, appartient au domaine des freins sociologiques. La plus mémorable des enquêtes réalisées dans ma jeune vie d’apprenti-sociologue est la conversation que j’ai eu avec une vigneronne de soixante-dix ans il y a plus de 5 ans maintenant, à propos des menstruations. Durant toute sa vie professionnelle, elle n’avait jamais employée de femmes par risque que les menstruations ne fassent tourner son vin. Elle avait tellement incorporé les us et coutumes du vignoble dans lequel elle évoluait qu’elle ne souhaitait pas prendre le risque d’embaucher des femmes alors qu’elle-même en était une. Interloqué par le fait d’avoir en face de moi une femme discriminant d’autres femmes sur une caractéristique qu’elle-même vivait, je lui ai demandé si les siennes (de règles) ne lui avaient pas posé de problèmes. Elle m’avait alors répondu que les siennes n’étaient « pas très abondantes ». Je ne la remercierai jamais assez pour s’être confiée aussi ouvertement à moi. Cela fait partie de ces pépites, de ces moments-clés, où je me suis dit qu’au-delà des apparences d’une égalité femmes-hommes, les sources de l’exclusion du féminin dans l’univers professionnel circulait toujours aujourd’hui.

Pour conclure, sans conclure, je vous conseille de lire à ce sujet Alain Testart, anthropologue, qui a écrit « L’Amazone et la cuisinière » (fort à propos pour Histoires de charrues et d’Assiettes). Il y décrit très bien, entre autres, comment les menstruations ont été un outil utilisé pour exclure les femmes de lieu de production de vin, de fromage, de viande…

par Mickaël Ramseyer

Mickaël, membre du bureau de l'association Histoire(s) de charrues et d'assiettes, a eu l'occasion d'étudier les freins à l'égalité professionnelle femmes-hommes dans le monde du vin, et plus particulièrement dans le vignoble du Beaujolais. Mickaël nous livre ici son ressenti sur le monde vitivinicole français et sur l'égalité femme-homme dans ce domaine à partir de ses expériences passées ! Pour plus d'informations, n'hésitez pas à le contacter : ramseyer.mickael@gmail.com

 

Note de transparence : Christian a, malgré un calendrier agricole chargé, réussi à nous accorder plusieurs heures pour nous accueillir au caveau autour d'un repas partagé et d'une dégustation de ses vins, puis nous trimballer dans ses vignes, ses vignes-à-venir et enfin visiter son chai collectif. Il a, en plus de tout ça, eu la très grand gentillesse de nous laisser repartir avec un carton de vin sous le bras !! Mille mercis à lui et à Bénédicte !

Pour le trouver, c'est sur le domaine Dyckerhoff à Plou-Chârost.

Crédits photos : Agathe Lang

PictogrammesGood Stuff No Nonsense et Freepik (via Flaticon)