À l'étang de la Trillaudière

En pleine Brenne, au détour de l’étang de la Gabrière et après avoir cheminé par une voie cahoteuse heureusement sèche ce jour-là, nous découvrons entre quelques étangs le fief de Gérard, lequel nous accueille d’un air détaché. Deux tasses de café nous sont servies d’autorité, avant même que nous entrions dans la petite cuisine faisant office de bureau. Dans ce décor presque provençal, avec un rideau de perles en bois et quelques paniers suspendus au plafond, le message est clair : mesdames, soyez les bienvenues !

Gérard, deux grand yeux bleus comme des billes dans un visage buriné par la vie au grand air, entame un cours de pisciculture accéléré… et entrecoupé d’engueulades destinées à ses salariés qui viennent d’arriver, dont on peine à savoir si elles sont sérieuses ou pas ! À peine commençons-nous à discuter poissons, hérons et cormorans avec Gérard qu’arrivent donc « l’homme à la casquette », connu sous le sobriquet du «Baron », et son acolyte Kévin, venus aider pour la saison de pêche. Le visage de Gérard change d’expression sans prévenir, passant d’un regard un peu rêveur quand il nous parle de ses étangs à un œil noir – ironique ? – quand il appelle ses deux acolytes, en passant par un grand éclat de rire accompagné d’un de ses sempiternels « ça baigne ».

Les tasses de café terminées, ni une ni deux, Gérard nous interpelle : « Bon les filles, on fait quoi ? On va tirer le filet et on tchatchera après ! ». Et nous voilà parties pour notre première partie de pêche en eau douce ! Pour cette fois, nous nous sommes contentées du poste de spectatrices pour découvrir cette technique bien différente de la pêche maritime : ici, les poissons sont vendus vivants, afin d’empoissonner ruisseaux et rivières pour la pêche de loisir ; seule une portion congrue des poissons est destinée à la consommation directe. Pas question donc de les abîmer avec un hameçon : les poissons doivent être intacts !

Partie de pêche improvisée

La technique de pêche traditionnelle consiste à vider les étangs de leur eau, chacun étant équipé de vannes permettant de faire circuler l’eau d’un étang à l’autre. Une fois l’étang vide, on regroupe tous les poissons dans une grande mare pour les attraper à l’aide d’une grande épuisette en forme de U.

Une fois les poissons rassemblés en bord d’étang, il n’y a plus qu’à les cueillir à l’épuisette, puis à les trier : certains portent en effet les stigmates de coups de bec de cormorans ou de goélands, et ne peuvent pas être conservés. Ces oiseaux, qui « ont un genre de grand pif » qui leur permet de se servir dans les étangs, ont un peu la même technique de pêche que nous : ils encerclent les poissons vers le bord, lesquels se mettent à paniquer… et il n’y a plus qu’à se servir !

À raison de 300 grammes par volatile, on imagine rapidement les dégâts que peuvent faire une cinquantaine de hérons affamés… Du coup, même si « un peu [de hérons] c’est cool », Gérard a trouvé une parade : « ça sert à rien de se masturber l’esprit », il suffit d’installer un gros canon-effaroucheur pour tenter de les éloigner de ses étangs… On vous le confirme, il n’y a pas que les oiseaux qui sont effrayés, le canon ne vous prévient pas quand il tire !

Un pionnier brennou

Une de ses éternelles clopes au bec, Gérard nous emmène ensuite faire un tour de ses étangs, pour continuer son cours de pisciculture avorté par la partie de pêche ! Nos oreilles d’agronomes sont frappées par les similitudes entre la pisciculture et l’agriculture (plutôt qu’avec l’élevage) : ici, on parle de rendement en poissons à l’hectare, et tous les 7 à 8 ans les étangs entrent en rotation… avec du maïs !

Le parcours de pisciculteur brennou de Gérard n’était pas un chemin tout tracé : passionné par la pêche à la truite, que son père pratiquait pendant son enfance, il a souhaité travailler dans le domaine. Après sa formation, il est allé faire ses armes en Sologne, où il a rencontré son « père spirituel », en la personne d’un ingénieur hongrois. L’écloserie qu’ils ont créée ensemble a été l’une des premières à faire des pontes artificielles en France. « Une chance » pour Gérard, qui a importé ce savoir-faire jusqu’en Brenne pour créer la première écloserie brennouse avec plusieurs propriétaires d’étangs.

Une chose en amenant une autre, il a finalement décidé de s’installer comme pisciculteur, et a trouvé le charmant site actuel qu’il exploite depuis les années 1990. Depuis qu’il est revenu en Brenne, Gérard vit au rythme de ses poissons, dans un cadre de vie qui lui plait : d’octobre à mars, période de pêche, « tout le monde est dans son jus » à vider les étangs, livrer les poissons, puis de mars à avril c’est plutôt « une période cool, avec la sieste l’après-midi »… Et en été, il faut bichonner les poissons pour s’assurer que les étangs sont bien oxygénés.

Toutes ces tâches laissent quand même le temps à Gérard « de faire des conneries » avec ses amis. Et en se remémorant ces « conneries », Gérard s’anime et devient intarissable : il nous explique par le menu comment ils avaient subrepticement fixé une enseigne de restaurant routier – ouvert 24h/24 – sur l’auberge d’un ami, et nous raconte la fête organisée après avoir sorti un tonneau de Valençay ayant séjourné un an sous un étang, au son de doux chants poétiques : « un canon, un gardon… une friture, une biture ! ». On sait vivre dans la Brenne !

Si ses « frangines peuvent se mettre à délirer à faire un pâté de Pâques », Gérard dit « savoir fabriquer les poissons, mais pas les cuisiner ». Mais il ne s’interdit pas de prélever de temps en temps une perche un peu blessée par un cormoran ou un héron, pour « se dévouer avec plaisir » et se la cuisiner en papillote au four, avec huile d’olive, tomates, vin blanc et oignons.

Et avec ça, qu'est-ce qu'on mange ?

Mais aujourd’hui, il s’agit d’une toute petite pêche, et Gérard nous fait la démonstration d’une autre technique : la pêche se fait au filet, lequel est tendu dans l’eau la veille. Tôt le matin, il a déposé un peu de nourriture près du filet pour attirer quelques brochets, carpes, perches et tanches un peu gourmands… Il suffit ensuite de rentrer dans l’eau jusqu’à la taille ; le port des cuissardes est alors chaudement recommandé, de préférence sans trous : le Baron vous expliquera avec quelques jurons colorés qu’il n’est pas très agréable d’avoir de l’eau plein les bottes !).

Une fois dans l’eau, le but du jeu est de resserrer le filet sur les poissons, si possible avec discrétion. Mais entre Gérard et ses compagnons, cette petite pêche ensoleillée tourne rapidement au jeu, et se déroule entre grands éclats de voix et fanfaronnades des uns et des autres !

Marie nous a concocté : une carpe farcie au chorizo et au cresson

Pour cuisiner la carpe de façon un peu originale, et pour changer de la traditionnelle carpe farcie (à laquelle vous n'échapperez pas !), Marie nous a préparé une délicieuse carpe farcie au cresson et au chorizo ! Si vous n'avez pas de carpe sous la main, vous pouvez vous lancer avec un autre poisson : l'association poisson blanc-cresson-chorizo est de toute façon très chouette !

Un peu d'histoire : la pisciculture en Brenne

Avec ses nombreux étangs (plus de 1 000 selon les plus optimistes !), la Brenne est aujourd’hui l’une des vingt zones piscicoles européennes, et son histoire est très ancienne : la construction anthropique de ces étangs date en effet du Moyen-âge, période où l’homme les a creusés à partir des vallonnements naturels de la région, dans le but de développer la pisciculture. Au XIVe siècle, la carpe danubienne est en effet introduite en Europe occidentale, et sa rentabilité ainsi que sa résistance au transport répondent aux besoins alimentaires des populations de l’époque. L’activité se développe donc en Brenne comme dans d’autres régions européennes jusqu’au XVIe siècle, essentiellement sous l’impulsion de monastères, car la production de poissons permet de fournir des denrées alimentaires en période de Carême.

 

À partir du XVIIIe siècle, la pisciculture est controversée : il est reproché aux étangs de contribuer à la propagation du paludisme, et même d’être insalubres. La Brenne est alors qualifiée de « plaie de l’Indre et même du centre de la France ». Des travaux d’assèchement et d’assainissement sont entrepris, d’abord de manière désorganisée pendant la Révolution, puis de manière plus systématique au XIXe siècle. De près de 8 000 hectares vers 1789, la surface en eau de la Brenne chute à 4 000 hectares en 1803.

 

La modernisation de l’élevage ne reprend réellement qu’au XXe siècle, avec le développement d’une pisciculture dite « rationnelle » : les étangs sont rénovés, la reproduction des poissons est contrôlée et leur alimentation améliorée. Aux carpes traditionnelles s’ajoutent désormais des gardons, des tanches et des brochets.

 

L’élevage se fait en grande majorité dans plusieurs étangs : les étangs sont dits « à pose » lorsqu’ils servent à la reproduction, puis « à feuilles » lorsqu’ils sont destinés à l’alevinage, « à nourrain » quand ils sont destinés aux jeunes poissons, et enfin « à carpes marchandes » pour les poissons destinés à être commercialisés.

 

Les poissons sont donc régulièrement déplacés, en fonction de leur croissance : pour ce faire, les étangs, qui communiquent entre eux, sont vidés progressivement de manière collective en partant de l’aval, afin que la vidange d’un étang plus en amont remplisse l’étang à l’aval. La baisse du niveau de l’eau facilite ainsi la capture des poissons qui se réalise avec des filanches, d’octobre jusqu’à mars, mois à partir duquel recommence l’empoissonnement. Les étangs sont régulièrement asséchés pour être amendés ou entretenus, et sont parfois remis en culture tous les 7 à 8 ans.

 

La pisciculture brennouse est aujourd’hui une activité économique à part entière qui concerne environ 400 propriétaires, et employait dans les années 2010 une centaine de personnes. Les poissons sont essentiellement commercialisés vivants, pour l’empoissonnement de rivières et étangs d’autres régions françaises.

Sources :

Pellegrin Jacques. La Pisciculture en étangs. In: Revue de botanique appliquée et d'agriculture coloniale, 21ᵉ année, bulletin n°235-236, Mars-avril 1941.

 

PNR Brenne : Petite histoire du territoire

 

Fruchon Hélène. La Brenne. In: L'information géographique, volume 16, n°3, 1952

 

Benarrous, la Grande Brenne aux périodes préindustrielles (Indre), Thèse de doctorat en archéologie, Université Paris 1-Panthéon Sorbonne, 2009.

Crédits photos : Agathe Lang

PictogrammesGood Stuff No Nonsense et Freepik (via Flaticon)

Note de transparence : Gérard nous a accueillies chez lui, reçues avec beaucoup de gentillesse et d'humour, et trimballées dans sa camionette à la découverte de ses étangs tout autour de chez lui... un grand merci à lui !

 
 
Pour en savoir plus sur la région naturelle de la Brenne, RDV sur le Un peu d'histoire du portrait de David !