Dans la cuisine de Luc

La carrure de Luc et la grande barbe grise qui mange son visage pourraient le rendre intimidant, s’il ne dégageait pas immédiatement une bienveillance tranquille et un convaincant sentiment d’épanouissement. Avec ses allures de père Noël débonnaire un peu soixante-huitard, Luc équilibre son envie de changer le monde avec l’harmonie qu’il a su trouver dans sa propre vie.

L’accueil dans sa maison d’un village en bord de mer est chaleureux, et l’on se sent tout de suite bien dans la grande pièce boisée, décorée avec beaucoup de goût. C’est là qu’il partage son quotidien avec sa compagne Virginie, dont les œuvres éparpillées dans la maison lui donnent cette atmosphère si confortable et élégante.

Luc a d’ailleurs fait sienne depuis longtemps cette recette, et se régale de la gourmandise de ses invités devant ses gâteaux. Son malheureux beau-père est d’ailleurs surveillé de près : Luc peut attester que la dernière fois, il a repris, l’air de rien, pas moins de huit morceaux !

Le rendez-vous est pris pour le goûter, après la sieste : le meilleur moment pour déguster un far breton ! En arrivant, de petits morceaux de far et de gâteau breton soigneusement disposés nous attendent. Cette petite collation de l’après-midi replonge Luc dans des réminiscences de goûters de môme, qui semblent constituer la majeure partie de ses souvenirs culinaires d’enfance. Avec six enfants, sa mère excellait dans les préparations copieuses et rapides… de préférence lactées. Luc nous en fait une belle liste à la Prévert : far breton, œufs au lait, riz au lait, soupe au lait au pain dur et au sucre, crêpes au beurre, sucre et confiture, et même far noir, dont la recette - bien différente de celle de Monique -  s’est malheureusement perdue dans les archives familiales.

C'est pas tout ça, mais comment ça se cuisine ?
Un peu d’histoire : d’Agen au far breton, l’épopée du pruneau

La célébrité du pruneau d’Agen ne permet pas d’avoir de doute : ces prunes séchées ne sont pas vraiment d’origine bretonne… ! Pourtant, on les retrouve couramment dans la gastronomie traditionnelle de la Bretagne – même s’il existe des dissensions entre partisans du far aux pruneaux, aux raisins, ou le « vrai », l’ « authentique », sans fruits ! Mais sans rentrer dans ces débats, comment diable les pruneaux se sont-ils retrouvés, depuis leur Lot et Garonne natal, en terres bretonnes ?

Petit retour en arrière : les pruniers sont apparus en France au Moyen-Âge ; certains racontent que les croisés les ont ramenés de Jérusalem. Quoi qu’il en soit, la provenance originelle de l’arbre est certainement bien plus à l’Est, probablement chinoise. Arrivé en Méditerranée, le prunier se plait bien en France, et s’étend jusque dans les plaines et plateaux de la Garonne. Les informations concernant sa culture sont rares jusqu’au XVIIIème siècle, époque où la culture du prunier pour la production de pruneaux prend son essor. Le séchage, pour transformer les prunes en pruneaux, permet à la production de se développer fortement : de fruits périssables, on peut obtenir des denrées qui se conservent sur une durée longue en étant à l’abri de la fermentation et de la moisissure.

Villeneuve sur Lot est la capitale du pruneau : en 1930, plus de la moitié des pruniers d’Ente français se trouvent sur l’arrondissement de Villeneuve. C’est là que se tient, en saison, la bourse aux prunes la plus importante de la région. C’est pourtant l’appellation pruneau d’Agen qui domine : la consommation locale est insignifiante, et ces fruits sont très majoritairement destinés au « grand commerce », qui à l’époque est essentiellement réalisé par voie maritime. Les pruneaux embarquent donc depuis le port le plus proche, situé sur la Garonne : Agen. Les caisses en bois servant au transport sont estampillées du nom du port de départ… les pruneaux d’Agen sont nés !

D’Agen, ils descendent la Garonne ou son canal jusqu’à Bordeaux, pour y embarquer sur des navires en partance pour toute l’Europe. En 1764, 75 % de la production est destinée à l’export en Hollande et en Angleterre, où le pruneau permet de compléter l’alimentation en hiver, quand les fruits se font rares. Mais outre son embarquement pour la vente, le pruneau est également très apprécié comme approvisionnement de bord : les marins l’utilisent comme « correctif d’une nourriture de salaison et de conserve », grâce à son aptitude à conserver ses qualités de fruits. Sa teneur en vitamine C permettait notamment d’éviter le scorbut alors tant redouté chez les marins. En 1764, l’intendant de la Généralité de Montauban affirme même que la présence des pruneaux contribuait au succès du port de Bordeaux comme escale !

Le chemin de la Bretagne n’est alors pas loin : les bateaux bretons transitaient régulièrement par Bordeaux, où ils déchargeaient leur morue pêchée à Terre-Neuve, et rapportaient vins, eaux de vie et pruneaux, dès la première moitié du XVIIIème siècle. Si le « vrai » far est donc probablement sans pruneaux, cela fait plus de trois siècles que des familles bretonnes le préparent avec ces fruits séchés ramenés par les marins… Une tradition qui aura sûrement mis bien plus de temps à atteindre le centre de la Bretagne, éloigné des côtes et du commerce maritime !

Crédits photos : Agathe Lang

PictogrammesGood Stuff No Nonsense et Freepik (via Flaticon)

Note de transparence : En plus de nous avoir fait déguster son far breton et son gâteau breton, Luc, qui n'a pas préparé moins de 13 kilos de foie de lotte pour ses amis, nous en a offert un petit bocal ! Merci aussi pour la visite du port !

Pour les amateurs d'art, Virginie propose de bien belles toiles, que vous pouvez découvrir sur son blog. Et pour ce qui est du homard géant visible à Brest, c'est l'oeuvre de Marc Morvan.

 
 
Un Breton bretonnant

Dans la maison, la mer est omniprésente : les photos qui ornent les murs comme les tableaux de Virginie, constitués de fragments de couches superposées de peinture de chalutiers ou de débris ramassés sur la plage, rappellent sa présence toute proche. Ici, la promenade digestive consiste d’ailleurs à aller observer le ballet des bateaux de pêche rentrant au port et déchargeant leur poisson.

Et la botte secrète (qui n’en est plus vraiment une) n’a pas varié d’un poil : il faut faire preuve d’une générosité sans pareille en beurrant le plat. C’est la garantie d’un far croustillant et légèrement caramélisé… il ne faudrait pas passer à côté !

L'art du goûter

Outre la mer, c’est toute l’identité bretonne que Luc cultive. Chez Luc et Virginie, la lecture dans les toilettes est faite de cours de breton*, des multitudes de korrigans - ces lutins bretons à l’esprit farceur - envahissent les tableaux de Virginie, et ils se réjouissent de nous faire découvrir le trio EDF, un groupe de quasi-septuagénaires folk-breton.

Le gâteau breton qu’il nous sert (sa seconde spécialité après le far breton) n’est pas un héritage familial : il s’agit de la recette de la « Tante Jeanne », extorquée à grand-peine à un collègue de Virginie, qui arguait que pour partager ce secret de famille, « il faut se marier ». Ils n’ont finalement pas eu à passer devant le maire pour obtenir le précieux sésame, même s’il est tellement bon que ça aurait pu se justifier !

Autour d’un café, la discussion va bon train : Luc n’est pas timide, il sait rendre la conversation fluide et naturelle, et il a des choses à raconter ! Ce qui frappe au premier abord, c’est sa sérénité par rapport à ses choix et à son mode de vie, tout en étant conscient de sa chance : habiter un endroit extraordinaire, mais aussi mener son rythme de travail comme il l’entend. Electricien depuis 42 ans, Luc a choisi d’être intérimaire pour pouvoir s’arrêter plusieurs semaines entre deux chantiers : un discours à contre-courant de celui, dominant, qui voudrait que la valeur d’une personne dépende de son nombre d’heures de travail !

La simplicité d’une recette de famille

Luc endosse son tablier rouge. Avec lui, pas de chichis : le far breton, héritage familial et goûter de son enfance, est préparé en trois mouvements sans coup férir. Et la recette de sa maman est intacte !

La nuit porte conseil

Derrière ce flicage bienveillant, on retrouve le plaisir qu’a Luc de recevoir ; le far et le gâteau breton sont les points d’orgue de sa cuisine, qu’on lui demande sans cesse et qui « disparaissent mystérieusement, je comprends pas pourquoi ».

Sérénité et revendications

Mais s’il semble pleinement heureux de sa propre situation, Luc voit bien plus loin que le bout de son nez : déplorant le changement de mentalité depuis l’époque où, sur les chantiers, les ouvriers de toutes origines se côtoyaient sans aucune animosité, il regarde avec enthousiasme les mouvements sociaux actuels et appelle de ses vœux une société plus solidaire où l’on n’aurait pas besoin de toujours gagner plus d’argent. 

Luc nous propose donc une petite plongée dans le milieu artistique et militant de la région, l’art revendicatif breton, qui va de l’installation du plus gros homard du monde métallique sur un rond-point à la « chasse aux bourgeois » organisée à Quimper * !

* Nous y avons appris à dire nombril (begel), pourquoi (perak) et ne travaille pas (na labour ket) : prêtes à avoir une conversation !

Si le lait ne vient plus de la ferme voisine, le mode opératoire est inchangé : lorsqu’il est préconisé de mettre « un peu moins d’un litre de lait », Luc laisse religieusement – mais avec un sourire en coin – quelques lampées au fond de la brique.

Imprimez la recette !

* Ces frasques sont l'initiative de Marc Morvan, sculpteur et grand ami de Luc... et surtout personnage hors norme !

La recette bonus de Luc !

Vous avez aimé la recette de gâteau breton de Jacqueline ? Voici la version de Luc, tout aussi bonne, mais à la texture un peu différente, grâce à une mode de cuisson... qu'on vous laisse découvrir !